Portrait : Mes premiers pas au Qatar

Ecrit par , le mercredi 18 mai 2016, Rubrique : Portraits,

Ndaya est française, professeur de Français Langue Etrangère.

« Euh, c’est où le Qatar déjà ? Quitter Paris ? Ah non, même pas en rêve » Tels furent mes mots lorsque mon mari me proposa d’aller vivre dans ce tout petit état du golfe arabo-persique. Quelle drôle d’idée… Et pourtant voilà plus de sept ans que j’y vis et même, osé-je le dire, que je m’y épanouis, bref que je m’y sens bien.

Et pourtant, tel n’était pas le cas à mes débuts dans ce monde codifié, hiérarchisé, parfois aseptisé et bien souvent complexe.

1/ Qu'est-ce qui vous a amené au Qatar et depuis quand êtes-vous là ?

Contrairement à la plupart des personnes expatriées, ce ne n’est ni le gaz, ni le pétrole, pas même l’univers du bâtiment ou des finances ou encore de l’informatique qui nous ont mené dans cet émirat en août 2008. C’est la musique. La musique classique de surcroît, qui pourtant n’appartient pas à l’héritage culturel traditionnel des qatariens. Et c’est là tout l’intérêt de notre voyage et aventure : venir pour faire partie de cette expérience unique de création d’un orchestre philharmonique se voulant à la fois pont entre culture orientale et occidentale et vitrine internationale de l’ouverture occidentale et moderne du Qatar.  

Néanmoins, comme la majorité des femmes expatriées, c’est bien pour « suivre mon mari » que je suis venue ici. Non pas de manière résignée ou subie, mais pleine de curiosité, d’enthousiasme et d’audace. Car j’avais bien la possibilité de venir avec lui ou de rester en France. 

Mais comment résister à la curiosité, quand la possibilité de partir vers un « ailleurs » s’offre à nous ?

2/ Racontez-nous vos premiers pas dans ce pays ? L'arrivée / l'installation / l'acclimatation ...

Mes premières impressions furent d’abord des sensations : une chaleur accablante doublée d’humidité qui saute au visage, et embue les lunettes. 

Mais aussi un froid saisissant, celui de la climatisation réglée sur une température glaciale contrastant avec la chaleur extérieure excessive. Finalement, j’ai souvent froid dans ce pays très chaud. Et contrairement à ce que je pouvais imaginer avant de venir, je ne souffre pas de la chaleur, si ce n’est lorsque je vais me promener en extérieur ou marcher sur la corniche.

Marcher ? Cet acte simple et quotidien devient parfois un luxe rare et essentiel. Mes premiers pas dans ce pays furent en fait mes premiers kilomètres en voiture…

A Doha, au milieu de toutes les grosses voitures, le piéton n’est pas roi et doit précautionneusement  choisir où et quand s’aventurer à traverser la route. « Quand tu es piéton, tu cours ou tu meurs », comme nous l’avait exagérément et cyniquement, mais justement résumé un ami. Heureusement les taxis et drivers, sont très nombreux, facile à dénicher, parfois plus ou moins légaux, et plus que bon marché.

C’est donc en limousine taxi que dans les premiers jours, nous fîmes nos courses chez Carrefour et accompagnâmes notre fille entrant en CE2 à l’école française… pas si dépaysant le Qatar pour l’instant ! 

S’il est vrai que le piéton n’est pas roi, la « driving licence » elle, est reine et doit être à jour et aux normes du pays.

Rien n’est possible sans voiture et je n’avais pas mon permis. Il fut donc indispensable pour moi de l’obtenir, tant je devais faire d’aller-retour entre l’école, mon travail et les multiples sorties et activités extra scolaires de mon enfant. Je ne m’attendais pas à ce que passer le permis représente l’un des souvenirs les plus marquant de ma familiarisation avec certains aspects et une certaine mentalité du pays.

Moi citadine qui ne jurais que par mon « métro-boulot-dodo », je me convertis en quelques mois à « auto-boulot-regarde-tes-rétro-t’as-eu-chaud ! » 

Le récit de ce fameux passage du permis de conduire fera l'objet d'un autre billet.

3/ Qu'est-ce qui est le plus difficile à vivre ici ? 

D’abord, le plus difficile à vivre depuis le début, c’est incontestablement l'éloignement de la famille et des amis restés au pays. Mais c’est, je crois, propre à l’expatriation de toute personne ayant de bons rapports avec la famille élargie.

Sinon, sur un plan plus terre à terre, il est difficile au début de pallier au manque de ces petites choses de rien qui constituaient mon quotidien. Le mal du pays revêt des formes inattendues : la marche spontanée, régulière et quotidienne, le savoir-faire culinaire, aller chercher ma baguette dans une vraie bonne boulangerie, marcher dans la rue sans but tout en découvrant plein de choses au hasard des pas, m’asseoir à une terrasse de café pour l’heure du dej, le changement de saisons et les petits blousons sympas de demi-saison, les concerts, les spectacles, les cinés aux programmes riches et variés, les musées, les escapades en voiture pour partir en week-end à la campagne ou à la mer, pour ne citer que quelques exemples.

Sur le plan social, l’absence de mixité semble produire une relation entre hommes et femmes plutôt complexe voire « inconfortable ». D’une manière générale, le bon usage des codes sociaux m’ont demandé un certain temps d’adaptation. J’avais et ai toujours aujourd’hui peur de commettre un impair quant à leur bonne application. C’est une société très hiérarchisée dont il est parfois difficile de comprendre et même d’accepter le fonctionnement si éloigné de notre mode de vie en France. 

Et enfin, la multi-culturalité qui règne à Doha n’est pas souvent synonyme d’ouverture à l’autre. De nombreuses cultures s’y retrouvent, on croise des personnes aux parcours extraordinaires, des enfants de moins de 10 ans déjà polyglottes, des ressortissants de pays qu’on rêve de visiter.  Mais aussi des travailleurs venus d’Asie et d’Afrique plus que défavorisés dont l’expatriation est synonyme de survie ou dernière chance, n’ayant rien en commun avec la mienne. Je me paye le luxe de raconter mes fausses difficultés et l’absence de ma marque bio préférée, quand pour certains il s’agit d’être unique soutien financier d’une gigantesque famille. Je peux parler d’éloignement familial temporaire quand d’autres vivent un véritable exil à peine choisi, quasiment subi et dans une déchirure affective sur laquelle ils n’ont ni le droit ni le loisir de s’apitoyer. Oui, les cultures multiples s’y croisent, mais elles ne font que se côtoyer. Les gens se replient sur leur communautarisme mais ne se mélangent pas ou que très peu. Chacun ayant ses clichés, ses aprioris et préjugés sur l’autre, comme toujours, tout le monde semble alors se tourner vers ce qui est familier : sa communauté. Bien-sûr il y a quelques amitiés interculturelles, mais, me semble-t-il, elles restent dans l’ensemble assez superficielles. Pas forcément par un désir véritable de rejeter l’autre, mais sans doute par facilité de rester en terrain connu.

4/ Qu'est-ce qui est le plus agréable en vivant ici ?

D’abord, le luxe des luxes pour moi est la qualité du temps passé avec ma petite famille. Les journées commençant plus tôt, la circulation routière étant plus fluide et les temps de parcours plus courts que dans l’agglomération parisienne (mon mari prétend ne pas avoir rencontré d’embouteillage depuis 7 ans), j’ai l’impression d’avoir des journée plus longues et beaucoup plus de temps pour moi et pour nous.

Ensuite, la chaleur. Même entrecoupée de climatisation, même accablante, la chaleur est pour moi un bonheur absolu et je ne me lasserai jamais de vivre dans un pays chaud.

Un autre aspect vraiment réconfortant est la solidarité entre expatriés. Ici, quand on est en difficulté pour n’importe quelle raison, les amis et connaissances, n’hésitent pas à donner un coup de main. Que ce soit pour une panne ou un accident de voiture, un besoin de baby-sitting, une présence amicale dans un moment de passage à vide etc…on n’éprouve pas de gêne ou la peur de « déranger » qui peut parfois exister à Paris. Les amis deviennent vraiment notre famille de cœur.

Et enfin, même si les adultes sont plus compliqués dans leurs rapports sociaux, les enfants sont assez impressionnants dans leur façon naturelle d’intégrer l’autre, d’appréhender spontanément la variété des cultures. Voir que mes enfants évoluent dans un environnement varié, plurilinguistique et multiculturel, qu’ils aient déjà conscience qu’ailleurs existent d’autres façons de voir le monde et de concevoir la vie, est une chose que j’aime observer. C’est, je crois un savoir-être essentiel à acquérir pour la vie.

5/ Quel est selon vous, le lieu incontournable à visiter au Qatar ? Pourquoi ? 

Au risque de ne pas être originale, je dirais le Souk Waqif. Egalement, le musée d’art Islamique et son architecture impressionnante et son parc, la corniche, mais aussi le Sharq hôtel qui reflète à merveille le mélange réussit entre modernité, tradition et élégance. Et bien-sûr, Katara qui n’était pas fini au moment de mon installation. Katara est un lieu de manifestations culturelles accueillant possédant, à mon sens, une architecture en harmonie avec le pays, ses traditions et son style. C’est aussi un lieu de promenades avec de vastes et agréables étendues… tant qu’une golf car ne vous renverse pas.

Le désert est évidemment à aller voir. Cela vaut le coup d’y passer du temps, non seulement pour la beauté du paysage, l’apaisement inégalable qu’on y ressent, mais aussi pour constater à quel point les qatariens semblent y être bien plus dans leur élément, accueillants et solidaires de la moindre voiture en panne ou de la moindre personne en difficulté qu’ils y croisent. 

Et enfin, pour ceux curieux d’avoir un aperçu du Doha véritable, avant les constructions modernes, aseptisées et impersonnelles, le Halul café. Ce café sur la corniche près du port, respire l’authenticité aussi bien dans sa présentation que dans ses clients et l’atmosphère qui y règne est loin de celle des multiples hôtels standardisés, aux normes internationales et dénués d’âme.
 

Dernière modification le mercredi 25 janvier 2017